HERMIANE
Je n'y comprends rien ; qu'est-ce que c'est que cette maison où vous me faites entrer et qui forme un édifice si singulier, que signifie la hauteur
prodigieuse des murs qui l'environne ? Où me menez-vous ?
LE PRINCE
À un spectacle très curieux ; vous savez la question que nous agitâmes hier au soir. Vous souteniez contre toute ma cour que ce n'était votre sexe,
mais le nôtre qui avait le premier donné l'exemple de l'inconstance et de l'infidélité en amour (...)
LE PRINCE
Voici le fait : il y a dix-huit ou dix-neuf ans que la dispute d'aujourd'hui s'éleva à la cour de mon père, s'échauffa beaucoup et dura longtemps.
Mon père, naturellement assez philosophe, et qui n'était pas de votre sentiment, résolut de savoir à quoi s'en tenir, par une épreuve qui ne laissa rien à désirer. Quatre enfants au berceau, deux
de votre sexe et deux du nôtre, furent portés dans la forêt où il avait fait bâtir cette maison exprès pour eux, où chacun d'eux fut logé à part, et où actuellement même il occupe un terrain dont
il n'est jamais sorti, de sorte qu'ils ne se sont jamais vus. Ils ne connaissent encore que Mesrou et sa sœur qui les ont élevés, et qui ont toujours eu soin d'eux, et qui furent choisis de la
couleur dont ils sont, afin que leurs élèves en fussent plus étonnés quand ils verraient d'autres hommes. On va donc pour la première fois leur laisser la liberté de sortir de leur enceinte, et
de se connaître ; on leur a appris la langue que nous parlons ; on peut regarder le commerce qu'ils vont avoir ensemble comme le premier âge du monde ; les premières amours vont
recommencer, nous verrons ce qui en arrivera. (Ici, on entend un bruit de trompette) Mais hâtons-nous de nous retirer, j'entends le signal qui nous en avertit, nos jeunes gens vont
paraître ; voici une galerie qui règne tout le long de l'édifice, et d'où nous pourrons les voir et les écouter, de quelque côtés qu'ils sortent de chez eux.
Partons. (...)
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ÉGLÉ
Sans doute ; si le plaisir de se voir s'en va quand on le prend trop souvent, est-ce ma faute à moi ?
CARISE
Vous nous avez soutenu que cela ne se pouvait pas.
ÉGLÉ
Ne me chicanez donc pas ; que savais-je ? Je l'ai soutenu par ignorance.
CARISE
Églé, ce ne peut pas être son trop d'empressement à vous voir qui lui nuit auprès de vous, il n'y a pas assez longtemps que vous le
connaissez.
ÉGLÉ
Pas mal de temps ; nous avons déjà eu trois conversations ensemble, et apparemment que la longueur des entretiens est contraire.
CARISE
Vous ne dites pas son véritable tort, encore une fois.
ÉGLÉ
Oh ! Il en a encore un et même deux, il en a je ne sais combien ; premièrement, il m'a contrariée ; car mes mains sont à moi, je pense, elles
m'appartiennent, et il défend qu'on les baise.
CARISE
Et qui est-ce qui a voulu les baiser ?
ÉGLÉ
Un camarade qu'il a découvert tout nouvellement, et qui s'appelle homme.
CARISE
Et qui est aimable ?
ÉGLÉ
Oh ! Charmant, plus doux qu'Azor, et qui proposait aussi de demeurer pour me tenir compagnie ; et ce fantasque d'Azor ne lui a permis ni la main
ni la compagnie, l'a querellé et l'a emmené brusquement sans consulter mon désir : ah ! Ah ! Je ne suis donc pas ma maîtresse, il ne se fie pas à moi, il a donc peur qu'on ne
m'aime ?
CARISE
Non, mais il craint que son camarade ne vous plût.
ÉGLÉ
Eh bien, il n'a qu'à me plaire d'avantage, car à l'égard d'être aimée, je suis bien aise de l'être, je le déclare, et au lieu d'un camarade, en eût-il cent,
je voudrais qu'ils m'aimassent tous, c'est mon plaisir ; il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi je prétends qu'elle soit pour tout le monde.
CARISE
Tenez, votre dégoût pour Azor ne vient pas du tout de ce que vous me dites là, mais de ce que vous aimez mieux à présent son camarade que
lui.
ÉGLÉ
Croyez-vous ? Vous pourriez bien avoir raison.
CARISE
Eh ! Dites-moi, ne rougissez-vous pas un peu de votre inconstance ?
ÉGLÉ
Il me paraît que oui, mon accident me fait honte, j'ai encore cette ignorance-là.
CARISE
Ce n'en est pas une, vous aviez tant promis de l'aimer constamment.
ÉGLÉ
Attendez, quand je l'ai promis, il n'y avait que lui, il fallait donc qu'il restât seul, le camarade n'était pas de mon compte.
CARISE
Avouez que ces raisons-là ne sont point bonnes, vous les aviez tantôt réfutées d'avance.
ÉGLÉ
Il est vrai que je ne les estime pas beaucoup ; il y en a pourtant une excellente, c'est que le camarade vaut mieux qu'Azor.
CARISE
Vous vous méprenez encore là-dessus, ce n'est pas qu'il vaille mieux, c'est qu'il a l'avantage d'être nouveau venu.
ÉGLÉ
Mais cet avantage-là est considérable, n'est-ce rien que d'être nouveau venu ? N'est-ce rien que d'être un autre ? Cela est fort joli au moins, ce
sont des perfections qu'Azor n'a pas.
CARISE
Ajoutez que ce nouveau venu vous aimera.
ÉGLÉ
Justement, il m'aimera, je l'espère, il a encore cette qualité-là.
CARISE
Au lieu qu'Azor n'en est pas à vous aimer.
ÉGLÉ
Eh non, car il m'aime déjà.
CARISE
Quels étranges motifs de changement ! Je gagerais bien que vous n'en êtes pas contente.
ÉGLÉ
Je ne suis contente de rien, d'un côté le changement me fait peine, de l'autre il me fait plaisir ; je ne puis pas plus empêcher l'un que
l'autre ; ils sont tous deux de conséquence ; auquel des deux suis-je le plus obligée ? Faut-il me faire de la peine ? Faut-il me faire du plaisir ? Je vous défie de le
dire.
CARISE
Consultez votre bon cœur, vous sentirez qu'il condamne votre inconstance.
ÉGLE
Vous n'écoutez donc pas ; mon bon cœur le condamne, mon bon cœur l'approuve, il dit oui, il dit non, il est de deux avis, il
n'y a donc qu'à choisir le plus commode.
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